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Lectures patristiques du Notre Père
Les Pères sont partagés sur le sens à donner aux mots employés pour qualifier ce pain. En effet, le texte de Mt comporte un adjectif, qui peut recevoir deux interprétations que présente Origène, Sur la Prière, 27 :
soit le mot vient de : supersubstantiel ou approprié, nécessaire,
soit il vient de : quotidien ou de demain.
Les Pères latins sont rares à poser la question, car jusqu'à la Vulgate, le mot est traduit par quotidianum.
Origène préfère le premier sens, car ce pain est alors nettement celui qui vient du ciel et nous communique l'immortalité divine. Il le rapproche de l'Arbre de vie, la Sagesse de Pr 3, 18.
Si le deuxième sens était à retenir, il faudrait comprendre, pour Origène, qu'il s'agit du pain du siècle à venir, du monde nouveau où le Christ régnera, accordé par anticipation aux fidèles.
Mais nous sommes déjà entrés dans un deuxième débat, qui est celui du pain spirituel et du pain matériel.
Pour rester encore un peu dans le premier débat, arrêtons-nous à Jérôme ; son retour au texte grec pour établir une traduction latine plus fidèle que les Veterae Latinae l'amène en effet à s'interroger sur le sens de l'adjectif grec, qui n'est plus pour lui masqué par la traduction latine traditionnelle ; puisqu'il est interdit de penser au lendemain, il ne peut s'agir selon Jérôme de demander dans la prière par excellence qu'est l'oraison dominicale ce qui « peu de temps après sera éliminé et digéré. » (In in Titum, 2, 14).
Jean Cassien s'attache au contraire à développer les deux sens et à les expliciter :
« La première qualification [supersubstantialem] exprime sa noblesse et le caractère de sa substance qui élèvent au-dessus de toute substance et font qu'il dépasse par sa sublime grandeur et sainteté toutes les créatures.
Le deuxième [quotidianum] exprime l'usage qu'il faut en faire et son utilité : le mot quotidianum montre que sans ce pain, nous ne pouvons vivre un seul jour de la vie spirituelle. » Conférences IX, 21.
En outre, les Pères sont divisés, selon l'accent principal de leur spiritualité et de leur pastorale, sur le sens à donner au pain, spirituel, matériel ou les deux.
- Certains penchent pour le seul pain spirituel :
« Le véritable pain est celui qui nourrit l'homme véritable [...] et qui élève celui qui s'en nourrit à l'image du Créateur. »Origène, Sur la Prière, 27, 2.
« Nous faisons injure à la puissance et à la miséricorde infinie de Dieu si nous lui demandons quoique ce soit en dehors de la gloire de son royaume [...]. Il est certain qu'il nous accordera libéralement, avec les richesses célestes, aussi les terrestres. » Éphrem, Parénèse, 74.
- Les Cappadociens insistent au contraire, dans d'autres contextes, sur la nécessité de demander le pain que produit le travail, mais de ne demander que le pain, non la richesse. « Il veut que nous soyons toujours ceints pour le voyage et tout prêts à prendre notre essor vers le ciel, ne demandant pour le corps que ce que la nécessité commande » prêche Jean Chrysostome, In Mt, Hom. XIX, 5.
C'est que selon les urgences du temps, il est nécessaire de mettre l'accent davantage sur la pauvreté matérielle ou sur l'exigence spirituelle ; c'est aussi qu'il est plus facile de parler à des moines ou à une petite communauté fervente de pain spirituel qu'à l'assistance d'une église.
Et plutôt que d'opposer les interprétations mieux vaut les rapprocher et reconnaître leur valeur, puisqu'elles se complètent plus quelles ne s'excluent.
Demander le strict nécessaire en termes de biens matériels, le pain, c'est aussi laisser place au pain spirituel et le chercher plus que tout le reste.
Cyprien rappelle que « dans le dessein de Dieu, chacune de ces deux interprétations est utile au Salut », que nous demeurions chaque jour en Christ et qu'ayant renoncé au monde, nous ne demandions que de quoi survivre en ce jour.
Toute interprétation qui écarterait trop radicalement le pain matériel réduirait l'essentiel de l'homme à un pur esprit, et tendrait au gnosticisme ; toute interprétation qui ne verrait que le pain matériel réduirait l'homme à la terre.
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