Rencontre avec le Père Duval (suite)
Nous étions avant le Concile Vatican II : il chantait en soutane ! mais accompagné à la guitare !! Ce qui est bien peu important à côté du témoignage de sa Foi et de sa lutte contre la maladie alcoolique
voir : "Rue des longues haies..."
voir : Première partie
AU BOUT DE L'ALCOOL... (Suite)

A un moment, père Duval, vous avez voulu mourir...
Oui... j'étais là à mon bureau. Ne pouvant plus me supporter tel que je suis ni supporter le monde tel qu'il est. J'ai voulu m'en aller vers les pays heureux.
Vous partiez sans peur ?
Aucune. Quand on n'est qu'un petit bonhomme de bonne volonté, on n'a pas peur de mourir. Ma mère n'a pas eu peur... Enfin arriver à tout comprendre : le mal, la bêtise des gens et surtout la mystérieuse obstination de Dieu à se cacher. Comprendre le bien aussi, la beauté, le pardon, la tendresse...
Il y a du suicide dans l'alcool...
Toujours. Dans l'assoupissement qu'il provoque, il y a déjà comme un consentement à la mort où l'on s'en remet à Dieu si l'on est croyant. Ou à la vie ou à la terre...
Vous ne mourrez pas car quelqu'un arrivera. L'hôpital vous tirera d'affaire et, trois semaines plus tard, deux de vos amis vous conduiront dans la clinique du docteur Fouquet...
Un alcoologue qui me parle avec intelligence et amitié. Et, tout à coup, je comprends tout : je suis alcoolique! Mes malaises mes angoisses, mes horribles nuits, c'était donc ça ?
Vous ne saviez toujours pas !
Aussi incompréhensible que cela paraisse, je ne le savais pas ! Je vous le disais, je n'ai jamais été soûl, je buvais peu. L'alcoolique, du reste, n'est pas toujours un gros buveur. Mais, en réalité, la quantité importe guère. Ce qui compte, c'est la manière dont l'esprit et le foie accueillent l'alcool.
Nous n'allons pas reprendre toutes les étapes de votre guérison... Mais un jour vous avez su que vous sortiriez du trou. C'était le 20 mars 1970 !
Ce jour-là, une jeune femme est venue me prendre à la porte de la clinique " Je m'appelle Christiane, je suis alcoolique et je viens vous chercher pour la réunion de ce soir. " Je n'en revenais pas. Elle est alcoolique et elle le dit!
Je suis allé avec elle à cette réunion et, devant vingt hommes et femmes, tous plus jeunes que moi, J'ai dit pour la première fois : " Je m'appelle Lucien et je suis alcoolique. " Si vous saviez le choc que l'on reçoit en disant ces mots! A haute voix! En public! Tout seul, je me le disais depuis un an, mais jamais je n'avais osé le dire, pas même à un copains quand j'étais revenu à Nancy. Pour la première fois enfin, publiquement, je fondais n'a vie sur cette vérité. Vérité douloureuse, mais vérité capitale : "Je m'appelle Lucien et je suis alcoolique."
Et à partir de ce moment-là, quelque chose se passe...
Quelque chose de très mystérieux... Cette vérité qui était trop lourde pour soi tout seul on la porte maintenant avec d'autres. " Je m'appelle Lucien et je suis alcoolique. " Et les autres me regardent. Et nous scellons une amitié, à la vie et à la mort. Un respect à la vie et à la mort. Une confiance à la vie et à la mort. Quelque chose de monumental se fissurait dans ma tête : la honte. Et puis la raideur. Et puis le désespoir... Fabuleux! Comme si nous autres chrétiens qui n'avons pas assez de courage, nous nous mettions à dire devant la communauté rassemblée:
- Je tiens à avouer que j'ai volé 1000F!
- Que j'ai humilié mon voisin!
- Que j'ai été dédaigneux et fricailleur !
- Que j'ai trompé n'a femme. Je lui ai d'ailleurs demandé pardon, mais j'en demande aussi pardon à la communauté !
Le jour où les chrétiens se mettront à vivre comme ça, il y aura une révolution, je vous préviens!
Nous guérirons aussi.. Comme guérit l'alcoolique!
A coup sûr. On serait guéri de la peur, de la méfiance... De la peur des autres, de la peur de leur jugement sur nous. L'humilité guérit de tout. Cela nous a été dit d'ailleurs : " Celui qui s'abaisse sera élevé. " Si l'on ne comprend pas, qu'on essaie !
Être humble, mais s'aimer ! S'aimer soi-même. Ce que conseille Pierre, alcoolique guéri, dès votre première rencontre, je crois : "Aime-toi, Lucien. "
Ah oui! S'aimer soi-même... Pierre avait bien vu où était le nœud de ma maladie. C'est dangereux d'être pris par la frénésie de faire du bien aux autres, car à trop jouer au Saint-Bernard on risque de picoler au tonneau, en pleurant sur le sort de naufragés. " Aime-toi, Lucien. "
J'avais tout à apprendre de cette sagesse. Il faut aimer la pauvre bête qui est en nous.
On ne vous avait pas appris ça ?
Jamais. Ni ma mère ni surtout les jésuites.
Mais à votre mère non plus on ne l'avait pas appris...
Non, mais elle était très équilibrée. Tout son bonheur réel était d'aimer ses enfants qui le lui rendaient bien. Tandis que moi, je vivais aux dépens de mon bonheur... Contre mon bonheur.
Et les jésuites n'avaient rien arrangé...
Ne dites pas les jésuites. Dites certains jésuites. Un père directeur en particulier. Je sortais d'un milieu pauvre et humilié. Or, au lieu de me dire: " Tu n'es qu'un fils de paysan mais sois-en fier; tu as reçu la vocation de Jésus-Christ, alors vas prêcher l'évangile ! ", on me forçait à m'humilier encore plus en m'obligeant, par exemple, à me mettre à genoux devant tout le monde, pour avoir marché trop vite dans un couloir, ou pour avoir eu un regard de travers... Pour de telles bêtises, de telles gamineries, il parlait avec l'autorité de Dieu!
Alors, à la timidité répond la méfiance. A la méfiance la fuite. A la fuite, une méfiance plus grande encore...
Jusqu'à la fuite dans l'alcool?
Justement... Et j'ai continué de souffrir de cette insécurité de lièvre, même plus tard quand je chantais. Dans cette insécurité il y avait l'essentiel de ma maladie. Mais qu'y pouvais-je ? J'étais bâti comme ça... Pour me faire insécuriser par des gens peu intelligents. On ne devient pas alcoolique à cause des choses mais à cause des gens. Ni par vice... Mais parce qu'on ne peut pas faire autrement.
Parce qu'on est fragile... Et parce qu'on n'a pas eu son compte de ciment au moment où l'on construisait sa maison, elle restera toujours friable.
Pourtant, vous avez eu une enfance heureuse, vous avez été aimé...
Une enfance très heureuse, oui. Ce n'était pas la vie elle-même qui me faisait peur. Ni la mort chez un voisin. Ni un incendie chez un cousin. Ni la tempête qui couchait les blés. Ces choses-là ne peuvent faire un alcoolique. Elles ne s'attaquent pas à l'âme,.. L'insécurité est venue plus tard. Quand je me suis retrouvé dans la ville, à l'école, puis au collège, puis chez les jésuites...
Mais sans cette insécurité, vous n'auriez peut-être pas trouvé les mots, ni la musique pour les chanter...
Évidemment. Et je n'aurais pas aimé Jésus-Christ comme je l'aime. Je ne regrette rien de ce qui s'est passé, pour devenir ce que je suis. Le petit gamin avait raison de rêver en regardant la lune quand un maître d'école le poussait aux larmes, quand un libraire ricanait de son petit bon Dieu, quand un père supérieur l'humiliait en le faisant mettre à genoux... L'homme à la guitare aussi avait raison, lui qui rêvait de gens qui ne soient pas durs entre eux, qui ne trichent pas sur leur vraie valeur, pour qui les difficultés soient légères aux épaules fragiles... Ce rêve, aujourd'hui, est devenu réalité grâce aux alcooliques que j'ai rencontrés.
Ainsi, l'alcoolisme serait une maladie de l'âme. Une maladie mystique comme vous l'écrivez...
Le mystique c'est celui qui voit la face cachée de la lune, la face cachée de la terre qu'est le ciel. Ce que voit l'alcoolique précisément. Et s'il devient méchant ou s'il devient triste, c'est parce qu'il ne peut mettre en accord ce qu'il rêve et ce qu'il fait. Ce qu'il rêve et ce qu'il voit.
Je ne regrette rien de ce qui s'est passé, me disiez-vous tout à l'heure...
C'est vrai. C'est la plus grande grâce qui m'ait été faite finalement. Avec le baptême qui m'a donné la foi.
Plus que l'aventure de la chanson?
La chanson n'est rien à côté de ce que j'ai vécu avec l'alcool ! La chanson c'est l'itinéraire de quelqu'un qui vit, qui marche, qui se fait applaudir. Avec l'alcool j'étais mort... Et je suis ressuscité. Tous les alcooliques, morts et ressuscités comme moi, comprennent très bien ce que je dis.
Aujourd'hui, père Duval, vous aidez d'autres alcooliques à ressusciter...
J'essaie. Je suis là pour eux... Pour les écouter, parler avec eux. Je vais d'ailleurs bientôt créer un "SOS alcool ". Je vous en parle pour la première fois! Un numéro de téléphone où l'on pourra m'appeler. Toute la nuit. Car, par expérience, je sais que la nuit est terrible pour un alcoolique c'est l'heure où le désespoir attaque.
Vous chantez encore ?
Mais oui... Ce matin encore, on m'a écrit pour me demander d'aller chanter à Châtenay-Malabry le 22 mars et j'ai répondu oui. Je chante toujours. Gratuitement. Toujours gratuitement...
L'argent ne vous intéresse pas...
S'il m'avait intéressé, je ne serais pas devenu alcoolique. On ne peut pas aimer Dieu et l'argent... Mais on peut aimer Dieu et l'alcool. Si j'aimais l'argent, j'aurais aussi choisi un grand éditeur parisien pour publier mon livre... J'ai eu des propositions d'une très grosse maison d'édition, mais j 'ai dit non.
Justement, pourquoi avoir choisi un petit éditeur comme Salvator?
Pour rester petit et montrer que le fric ne suffit pas à tout. Que la force et le rayonnement de la vérité peuvent se passer de lui...
Du temps qui vous, reste maintenant, que ferez-vous?
Je ne fais pas de projets car, dans ma vie, tout a toujours tourné autrement que je ne le prévoyais. L'aventure de la chanson a été totalement imprévue, non voulue on m'a dit de chanter et j'ai chanté! Et puis, le Bon Dieu m'a laissé tomber dans l'alcool et le désespoir : j'ai bu et désespéré au point de vouloir mourir ! Maintenant, je m'aperçois qu'il y a des copains à aider, alors je les aide ! Demain, je verrai bien...
Vous n'avez jamais douté de Dieu...?
Jamais.
Et plus j'avance, plus je crois en lui...
Parce qu'il m'a sauvé de ma demi folie
et de la mort.