Le début de la Vie (2)
"Dialogue sur la Vie"
entre le Cardinal Carlo Maria Martini
et le professeur Ignazio Marino
2.- La fécondation hétérologue.
MARINO
Vous avez évoqué aussi la distinction entre fécondation homologue et hétérologue.
Le problème est assez débattu.
En effet, si le désir d'un couple de créer une famille
ne peut se réaliser à cause de problèmes d'infertilité
ou de la présence d'une maladie génétique chez un des parents potentiels,
pourquoi ne pas avoir recours au sperme ou à l'ovocyte d'un individu externe au couple?
Ne pourrait-ce pas représenter une solution apte à satisfaire ce désir de famille ?
Le patrimoine génétique est-il donc plus important?
En réfléchissant sur ce sujet,
mon évaluation première serait favorable à la fécondation hétérologue,
si celle-ci s'avérait être le seul moyen d'avoir un enfant
et si pour la femme il est important d'avoir un grossesse.
Toutefois je me sens confronté à ceux qui soutiennent
que la fécondation hétérologue introduit parfois un déséquilibre dans le couple
entre le géniteur biologique, qui transmet à l'enfant une partie de son ADN et l'autre.
Certaines études publiées dans des revues scientifiques
et menées dans des pays où la fécondation hétérologue est admise,
ont mis en évidence
qu'on peut effectivement créer une situation familiale déséquilibrée
à l'avantage du géniteur qui a transmis à l'enfant une partie de son patrimoine génétique,
comme si d'une certaine manière un géniteur valait plus que l'autre.
Une autre question concerne la transparence :
l'enfant qui naît d'une fécondation hétérologue devrait-il en être informé ?
Et si oui,
est-il juste d'entreprendre un parcours
qui peut créer des traumatismes psychologiques,
même si c'est par désir d'avoir un enfant?
Le fait d'interdire par la loi le recours à la fécondation hétérologue
comporte-t-il une limitation de la liberté des citoyens
ou faut-il l'interpréter comme une tutelle
pour l'avenir de ceux qui viendront après nous?
MARTINI
Les objections de nature psychologique que vous avez rappelées
figurent justement parmi les raisons évoquées par plusieurs personnes
pour bloquer l'accès à la fécondation hétérologue,
même si cela peut induire des souffrances pour certains.
Et l'on y ajoute d'un point de vue éthique
la protection du rapport privilégié institué par le mariage entre un homme et une femme.
Mais personnellement je réfléchis aussi
sur les situations engendrées
par les différentes formes d'adoption et de placement (d'enfants),
quand au-delà du patrimoine génétique
il est possible d'instaurer un véritable rapport affectif et éducatif
avec qui n'est pas géniteur dans le sens physique du terme.
Je serais donc prudent à m'exprimer sur les cas que vous évoquez,
où il n'est pas possible d'avoir recours au sperme ou à l'ovocyte du couple.
Surtout quand il s'agit de décider du sort d'embryons autrement destinés à périr
et dont l'insertion dans l'utérus d'une femme même isolée
semblerait préférable à la destruction pure et simple.
Il me semble que nous sommes dans ces zones grises dont je parlais,
où la probabilité plus grande se situe encore du côté du refus de la fécondation hétérologue,
mais face auxquelles
il n'est peut-être pas opportun d'affirmer une certitude
qui attend encore des expérimentations et des confirmations.
3.- La recherche sur les cellules souches embryonnaires.
MARINO
Les problèmes liés aux embryons
ont suscité d'âpres discussions aussi
sur l'utilisation pour la recherche
des cellules souches prélevées des embryons mêmes.
En Italie, le référendum de juin 2005 sur la procréation médicalement assistée
demandait, entre autres, d'abroger l'article de la loi 40
qui interdit l'utilisation de ces cellules staminales.
Du point de vue scientifique
on peut supposer, même si ce n'est pas confirmé,
que les cellules souches embryonnaires soient les plus aptes à la recherche,
en vue de trouver des thérapies pour soigner des maladies très graves,
de la maladie de Parkinson à celle d'Alzheimer, etc.
Il existe d'autres types de cellules souches,
prélevées de tissus adultes ou du cordon ombilical,
qui déjà aujourd'hui sont utilisées avec un certain succès.
Presque tous les chercheurs s'accordent à dire
qu'il n'est pas nécessaire de créer des embryons
dans le seul but d'en prélever des cellules souches:
on peut en effet obtenir des lignes cellulaires pour mener les recherches
et, en outre, des études très récentes menées sur les rats
ont montré la possibilité d'obtenir des cellules
qui ont les mêmes caractéristiques staminales embryonnaires
sans devoir créer des embryons.
Reste en suspens la question concernant
les embryons gardés dans les cliniques pour le cas d'infertilité
et qui, selon toute probabilité, ne seront jamais utilisés par aucun couple.
Leur fin est certaine,
mais vaut-il mieux les laisser mourir de froid
ou utiliser leurs cellules précieuses pour la recherche?
Selon une vision religieuse orthodoxe,
il s'agit de vies qui entant que telles ne peuvent être supprimées
pour prélever des cellules dans un but thérapeutique,
même si un jour ces embryons seront de toute façon détruits.
Il s'agirait de la différence qui existe
entre tuer et laisser mourir.
Ce point peut-il trouver une solution éthique?
N'est-il pas opportun de demander aux laboratoires
la donation des cellules staminales embryonnaires
pour soutenir la recherche
en faveur des maladies aujourd'hui incurables ?
MARTINI
D'abord je suis irappé par la prudence
avec laquelle vous parlez de l'efficacité thérapeutique des cellules souches.
Il me semble comprendre
que nous sommes encore dans le domaine de la recherche
et qu'il n'est donc pas honnête de diffuser des certitudes
sur l'efficacité thérapeutique de ces cellules
avant d'en avoir la preuve.
Je me réjouis du fait qu'on ne considère plus comme nécessaire
de créer des embryons pour produire des cellules souches
et qu'on a élaboré des méthodes alternatives
qui ne posent pas de problèmes de conscience.
C'est une raison de plus
pour faire confiance à cette intelligence que le Seigneur a donnée à l'homme
afin de résoudre les problèmes posés par la vie.
Et au nom de cette même intelligence,
je ne pense pas qu'il faille utiliser les cellules souches embryonnaires pour la recherche.
Ce serait contraire à tous les principes jusqu'à présent évoqués.
4.- Les embryons congelés existants.
MARINO
Votre réponse me permet d'élargir la réflexion au sort des embryons existants,
même au delà de ce qui a été supposé.
Quand ils ne sont pas utilisés,
quelle utilisation en propose l'éthique?
Actuellement on n'a trouvé aucune solution,
si ce n'est d'abandonner les éprouvettes dans les congélateurs.
Mais est-il éthiquement correct et acceptable
de tolérer que des milliers d'embryons humains restent congelés dans les cliniques
pour le cas d'infertilité,
en attendant simplement qu'ils s'éteignent dans le froid au fil des années?
Ne pourraient-ils, par exemple,
être destinés à des femmes isolées qui désirent avoir une grossesse ?
Ou bien à des couples ayant des problèmes liés à des maladies génétiques,
qui ne peuvent pas avoir recours à la fécondation artificielle normale
pour éviter le risque de transmission du défaut génétique?
MARTINI
Dans ce cas il me semble que nous nous trouvons
face à un conflit de valeurs,
plus évident dans le cas d'une femme isolée qui désire avoir une grossesse,
mais concernant aussi,
pour les motifs évoqués plus haut,
les couples qui pour de graves raisons médicales
ne peuvent pas avoir recours à la fécondation artificielle normale.
Quand il y un conflit de valeurs,
il me semblerait éthiquement plus significatif
de favoriser la solution qui permette à une vie de s'épanouir
plutôt que de la laisser mourir.
Mais je comprends que tout le monde ne sera pas de cet avis.
Je voudrais éviter seulement
qu'on se dispute
sur la base de principes abstraits et généraux,
quand nous sommes au contraire
dans une de ces zones grises
où il ne faut pas entrer avec des jugements absolus.